L’étrange petit histoire du Prince Roger

 

 

LA Belle fut brutalement remise debout par Maîtresse Lockley, qui, en lui tordant les poignets dans le dos, la fit sortir de force par la porte de derrière, dans un vaste jardin où, sous des arbres aux branches lourdement chargées de fruit, poussait une herbe grasse.

Dans une cabane à ciel ouvert, une demi-douzaine d’esclaves dormaient nus sur des planches de bois, aussi profondément et d’un sommeil aussi paisible, en apparence, que lorsqu’ils dormaient au château dans la Salle des Esclaves. Mais une femme d’allure fruste, les manches roulées au-dessus du coude, surveillait un autre esclave qui se tenait dans une barrique pleine d’eau savonneuse, les mains attachées à la branche d’un arbre juste à l’aplomb de la barrique. Il se faisait toiletter par la femme avec autant de délicatesse que si elle préparait un morceau de viande salée pour le dîner.

Avant même de comprendre ce qui lui arrivait, la Belle s’était vue contrainte de se mettre debout dans une baignoire du même acabit, l’eau savonneuse décrivant de petits tourbillons de mousse à hauteur de ses genoux, et, comme on lui attachait les mains à la branche du figuier au-dessus d’elle, elle entendit Maîtresse Lockley appeler le Prince Roger.

Aussitôt, le Prince parut, cette fois debout, une brosse à récurer à la main, pour immédiatement se mettre au travail sur la Belle : il la rinça à l’eau chaude, lui frotta les coudes et les genoux, puis la tête, tout en la faisant se tourner du côté gauche, puis du côté droit, avec une grande célérité.

Il n’y avait dans tous ces gestes que l’empreinte de la pure et simple nécessité – rien, là-dedans, de voluptueux. Quand la brosse lui frotta l’entrejambe, la Belle tressaillit, et elle gémit quand les extrémités des poils durs de l’ustensile vinrent s’incruster dans ses zébrures et ses contusions.

Maîtresse Lockley était partie. L’épaisse bonne femme du jardin avait fessé le pauvre esclave qu’elle venait de toiletter pour qu’il regagne sa couche dans les plaintes, avant de disparaître elle-même à l’intérieur de l’Auberge. Et le jardin, mis à part ceux qui dormaient, était désormais vide.

— Si je vous parle, allez-vous me répondre ? chuchota la Belle.

Quand il lui fit basculer la tête en arrière et qu’il renversa le pichet d’eau chaude sur sa chevelure, le contact de la peau sombre du Prince contre la sienne fut doux comme du miel. À présent qu’ils étaient seuls, il y avait de la gaieté dans ses yeux.

— Oui, mais soyez très prudente ! S’ils nous surprennent, on nous enverra subir le Châtiment Public. Et j’ai horreur d’être offert en spectacle pour divertir tous les rustres de la ville, ligoté à la Roue Publique.

— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda la Belle. Je pensais être arrivée avec les premiers esclaves que l’on a envoyés du château.

— Cela fait des années que je suis au village, répondit-il. Le château, c’est à peine si j’en ai encore des souvenirs. J’ai été condamné pour m’être éclipsé en compagnie d’une Princesse. Nous nous sommes cachés deux journées entières avant qu’ils ne nous retrouvent ! lui raconta-t-il, tout sourire. Mais jamais on ne me fera retourner là-bas.

Ce récit laissa la Belle sous le choc. Elle se rappela sa nuit volée avec le Prince Alexis, tout près de la chambre de la Reine.

— Et à elle, que lui est-il arrivé ? demanda la Belle.

— Oh, elle est restée un certain temps au village, et puis elle est retournée au château. Elle est devenue l’une des grandes favorites de la Reine. Et lorsque est venu le temps pour elle d’être renvoyée dans son foyer, elle a choisi de rester vivre ici, avec le rang de Dame.

— Ce que vous dites là ne peut être vrai ! s’écria la Belle, stupéfaite.

— Oh, si. Elle est devenue un membre de la Cour à part entière. Elle est même descendue jusqu’au village à cheval me rendre visite dans ses nouveaux atours et me demander si je voulais revenir avec elle pour être son esclave. La Reine le permettrait, me dit-elle, parce qu’elle lui avait promis de me punir avec la dernière rudesse et de me mener à la trique, sans me laisser aucun répit. Elle se conduirait comme la Maîtresse la plus malfaisante qu’un esclave ait jamais eue, m’avertit-elle. J’en suis demeuré complètement abasourdi, comme vous pouvez aisément l’imaginer. La dernière fois que je l’avais vue, elle était nue, renversée sur les genoux de son Maître. Et voilà qu’à présent elle montait un cheval blanc, portait une robe somptueuse de velours noir, ornée d’or, ses cheveux nattés d’or, et elle était prête à m’embarquer, nu, comme un paquet, en travers de sa selle. Je brisai là et m’enfuis en courant, mais elle me fit ramener par le Capitaine de la Garde, me donna du battoir en travers de la selle de son cheval, là, dehors, sur la place, devant une foule de villageois. Elle y prenait un immense plaisir.

— Comment a-t-elle pu faire une chose pareille ? (La Belle était outragée.) Avez-vous dit qu’elle coiffait ses cheveux en nattes ?

— Oui, confirma-t-il. J’ai entendu dire qu’elle ne les porte jamais dénoués. Cela lui rappelle trop le temps où elle était une esclave.

— Ce n’est pas Dame Juliana ?

— Si, c’est elle. Comment le savez-vous ?

— Elle était ma persécutrice au château, ma Maîtresse, aussi sûrement que le Prince Héritier était mon Maître, lui apprit la Belle.

Elle se représentait parfaitement le joli visage de Dame Juliana, et ces nattes opulentes. Combien de fois lu Belle avait-elle couru pour échapper à son battoir sur le Sentier de la Bride abattue !

— Oh, comme elle était redoutable ! s’écria-t-elle. Mais, après ça, qu’est-il arrivé ? Comment êtes-vous parvenu à lui échapper ?

— Je vous ai dit que j’ai brisé là, que je me suis enfui en courant, et que le Capitaine de la Garde dut me ramener. Il était clair que je n’étais pas prêt à revenir au château. (Il rit) Elle a prié et supplié, m’a-t-on dit. Et elle a promis de me mater elle-même, en personne, sans l’aide de quiconque.

— Le monstre ! s’écria la Belle.

Le Prince lui sécha les bras et la figure.

— Sortez de la baignoire, fit-il, et tenez-vous tranquille. Je pense que Maîtresse Lockley est dans la cuisine. (Puis il ajouta, dans un chuchotement :) Maîtresse Lockley ne me laisserait jamais partir. Mais Juliana n’est pas la première esclave à rester au Royaume qui devienne une terreur. Peut-être un jour serez-vous confrontée à un choix identique, et, tout à coup, vous vous retrouverez le battoir entre les mains, avec tous ces derrières nus à votre merci. Pensez-y, la prévint-il, le visage sombre chiffonné par un rire lancé de bon cœur.

— Jamais ! souffla la Belle.

— Allons, il faut nous dépêcher. Le Capitaine attend.

L’image de Dame Juliana, nue en compagnie de Roger, illumina d’un coup l’esprit de la Belle. Comme elle aimerait, rien qu’une fois, basculer Dame Juliana sur ses genoux ! Elle sentit un vif frémissement lui parcourir l’entrejambe. Mais où donc avait-elle la tête ? La seule évocation du Capitaine provoqua en elle une faiblesse immédiate. Elle n’avait pas de battoir entre les mains, et personne à sa merci. Elle était une vile esclave nue, sur le point d’être envoyée auprès d’un soldat endurci, qui avait un penchant manifeste pour les rebelles. Et, en imaginant ce visage bruni par le soleil et ces yeux profonds où brillait une lueur, elle se dit : « Si je suis une si mauvaise fille que ça, alors je vais me conduire comme une mauvaise fille. »

La Punition
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